Balavoine, Goldman, Calogero : trois générations, une même façon d'écrire
Le 20 mai 2017, à Morlaàs, nous avons donné un dîner-concert consacré à trois auteurs et à eux seuls : Daniel Balavoine, Jean-Jacques Goldman, Calogero. Un peu plus de deux heures, une trentaine de chansons, aucune autre.
Ce n'était pas un choix d'affiche. C'était une question qu'on se posait depuis nos quatre soirées Goldman de l'année précédente : pourquoi ces trois-là s'enchaînent-ils si bien ? Trente ans les séparent. Sur le papier, rien ne les rapproche.
Deux heures de scène donnent une réponse qu'aucune écoute au casque ne donne.
Ce qui les sépare, d'abord
Beaucoup, et il faut le dire avant le reste.
Balavoine écrit dans l'urgence, souvent contre quelque chose, et meurt à trente-trois ans en laissant une œuvre courte et tendue. Goldman construit une carrière d'artisan, écrit pour les autres autant que pour lui, et s'arrête volontairement au sommet. Calogero arrive après, formé au rock de groupe, et travaille presque toujours avec des paroliers plutôt que seul.
Trois tempéraments, trois rapports au métier. Et pourtant, dans un set, la couture ne se voit pas.
Un : la voix monte là où ça fait mal
C'est le point le plus évident, et le plus difficile à tenir quand on les reprend.
Tous les trois écrivent des mélodies qui vont chercher, au moment crucial, une note trop haute pour être chantée confortablement. Pas trop haute pour être chantée : trop haute pour être chantée tranquillement. La différence est tout.
Ce n'est pas de la virtuosité, c'est de la dramaturgie. Quand une voix arrive là, l'auditeur entend l'effort avant d'entendre le mot. L'émotion est dans la tension physique, pas dans le vocabulaire.
Conséquence pratique, et elle est rude : ces chansons ne se transposent pas. Baissez-les d'un ton pour qu'elles soient confortables, et vous obtenez des chansons correctes dont plus personne ne comprend pourquoi elles ont marché.
Deux : les mots restent ordinaires
Prenez leurs textes et cherchez-y un mot rare. Vous chercherez longtemps.
Là où une partie de la chanson française cultive l'image et la trouvaille, ces trois-là écrivent avec le vocabulaire de tout le monde. Des phrases qu'on pourrait dire à table. Le travail n'est pas dans le mot, il est dans l'ordre des mots et dans l'endroit où ils tombent dans la mesure.
C'est pour ça qu'un public les chante sans les avoir appris : il n'y a rien à retenir qu'il ne sache déjà.
C'est aussi ce qui les rend traîtres à jouer. Un texte simple ne pardonne aucune approximation d'interprétation - il n'y a pas de jolie formule derrière laquelle se cacher.
Trois : la chanson raconte, elle n'illustre pas
Chez les trois, il se passe quelque chose entre le premier vers et le dernier. Quelqu'un arrive quelque part, comprend quelque chose, perd quelque chose.
Ce n'est pas si courant. Beaucoup de chansons - et de très bonnes - installent un état et le tiennent trois minutes. Celles-là avancent. Il y a un avant et un après, et le refrain ne veut pas tout à fait dire la même chose la première et la dernière fois.
Depuis la scène, c'est très concret : on ne chante pas le dernier refrain comme le premier. Si on le fait, la chanson tombe à plat, et on ne comprend pas pourquoi. C'est la première chose qu'on a apprise en montant ce répertoire.
Ce que ça change quand on les enchaîne
Une soirée entière à ces trois-là fait apparaître un quatrième point, qu'on n'avait pas vu venir.
Leur public n'est pas le même, et il devient le même. Les gens venus pour Goldman découvrent qu'ils connaissent les Calogero. Les plus jeunes, venus pour Calogero, reconnaissent des Balavoine qu'ils croyaient ne pas connaître. Une filiation qui ne se raconte nulle part s'entend en deux heures.
Et il y a un effet qu'on n'avait pas anticipé : à ce régime-là, le set est épuisant. Trois écritures qui visent toutes le même point de tension, sans respiration ironique, sans chanson légère pour souffler. Nous avons appris depuis à glisser autre chose au milieu. Ce n'est pas une critique des trois - c'est le prix de ce qu'ils font.
Et pour un groupe qui joue aujourd'hui ?
Nous écrivons nos propres chansons, et cette soirée nous a servi plus qu'aucun manuel.
Trois choses en sont sorties, qu'on applique encore. Placer le point haut de la mélodie sur le mot qui compte, pas sur celui qui sonne. Se méfier du mot rare, qui flatte l'auteur et éloigne l'auditeur. Et faire bouger la chanson entre son début et sa fin, même de très peu.
Ce sont des règles d'artisan, pas d'artiste. C'est bien pour ça qu'elles se transmettent.
Si vous programmez une soirée de ce genre, écrivez-nous : nous connaissons le répertoire, et maintenant nous connaissons aussi les pièges.
Nelly et Thomas