Douze chansons dont tout le monde chante le refrain sans en comprendre le sens
Il y a un moment, dans tout concert de reprises, où la salle chante plus fort que nous. C'est le but, et c'est très bien.
Ce qui est plus troublant, c'est de savoir ce que la salle est en train de chanter. Voici douze chansons que tout le monde connaît par cœur, et douze sens que presque personne n'a en tête en les chantant.
1. « Les Lacs du Connemara » - Michel Sardou
Chantée à tous les mariages de France, debout, bras dessus bras dessous, à deux heures du matin.
Sardou lui-même défend l'idée que « ce n'est rien d'autre que l'histoire d'un mariage irlandais » - il dit même avoir choisi les noms dans une brochure touristique, n'ayant jamais mis les pieds en Irlande à l'époque. Mais le texte, lui, parle de terre brûlée, de sang versé, de ceux qui sont tous partis. La noce est bien là ; elle a lieu sur un champ de bataille.
Le malentendu est double, en fait : on la chante comme une chanson à boire, et quand on la relit, on lui prête plus de politique que son auteur n'en revendique.
2. « Comme d'habitude » - Claude François
Celle-là est le plus beau contresens de l'histoire de la chanson, et il est international.
En 1967, Claude François vient de rompre avec France Gall. Sur une musique de Jacques Revaux, il réécrit les paroles et y met sa peine. Le sujet, c'est un couple qui ne s'aime plus et qui continue les gestes - le lever, le café, le lit, tout à vide.
Deux ans plus tard, Paul Anka en tire My Way pour Frank Sinatra. Même mélodie, sens exactement inverse : un homme au bout de sa vie qui regarde en arrière sans regret. Une chanson d'échec devenue un hymne à la réussite personnelle.
3. « Marcia Baila » - Les Rita Mitsouko
On danse dessus depuis 1984. C'est une chanson sur un cancer.
Marcia Moretto était une danseuse et chorégraphe née dans l'Illinois en 1946. Catherine Ringer et Fred Chichin avaient été ses élèves. Elle est morte à Paris en mai 1983, à trente-six ans, d'un cancer du sein foudroyant. « Marcia Baila » est son hommage, et le deuxième single le plus dansant qu'on ait écrit sur une agonie.
Nous écrivons ces lignes quinze jours après la mort de Catherine Ringer, emportée à son tour par un cancer le 14 septembre 2026. Ça ne change rien à la chanson. Ça change la façon de l'entendre.
4. « Femme libérée » - Cookie Dingler
Reprise pendant quarante ans au premier degré, y compris - on l'a vu - dans des campagnes qui se voulaient féministes.
La chanson de 1984 est une caricature ironique : elle décrit une femme prétendument affranchie, mais entièrement occupée par son apparence et par ce qu'on attend d'elle. Le refrain le dit d'ailleurs sans détour - ce n'est pas si facile.
Un million d'exemplaires, disque de platine, et une ironie qui n'est presque jamais arrivée jusqu'à l'auditeur. C'est le risque du genre : une satire trop bien chantée devient l'objet qu'elle visait.
5. « Le Sud » - Nino Ferrer
La chanson de vacances par excellence. Les enfants, les chiens, la maison, l'été qui ne finit pas.
Sauf que Ferrer ne décrit pas un lieu de villégiature : il décrit les cinq premières années de sa vie, passées en Nouvelle-Calédonie, où la famille de sa mère s'était installée dans les années 1880. Et le texte ne s'arrête pas sur la carte postale. Il finit sur l'idée qu'une guerre viendra de toute façon - la chanson sort en 1975, à la fin de celle du Viêt Nam.
Ce sera son dernier grand succès.
6. « L'Hymne à l'amour » - Édith Piaf
Chantée aux mariages, et présentée neuf fois sur dix comme le chant de deuil d'une femme qui vient de perdre l'homme de sa vie.
La chronologie dit autre chose. Piaf chante la chanson pour la première fois le 14 septembre 1949, à New York. Marcel Cerdan meurt dans le crash de son avion le 28 octobre suivant, en venant la rejoindre. Elle l'enregistrera le 2 mai 1950.
Le texte - « Je renierais ma patrie, je renierais mes amis » - n'a donc pas été écrit dans le deuil. Il a été écrit dans l'amour, et le deuil est venu le confirmer. C'est infiniment plus troublant.
Au passage : la musique est de Marguerite Monnot. On ne la nomme jamais. Nous lui avons consacré un article.
7. « Mistral gagnant » - Renaud
Élue régulièrement chanson préférée des Français, et chantée comme une madeleine sucrée.
C'est un père qui parle à sa fille de sa propre enfance à lui, et qui comprend en le disant que le rire de son enfant s'en ira aussi. Le mistral gagnant, ce bonbon à loterie dont certains donnaient droit à un second, n'est là que pour ça : le bonheur qui arrive par hasard et ne se garde pas.
Ce n'est pas une chanson sur l'enfance. C'est une chanson sur le temps qui passe, écrite à quelqu'un qui ne peut pas encore comprendre.
8. « La Corrida » - Francis Cabrel
Beaucoup l'entendent comme une évocation de l'Espagne, des arènes, de la chaleur.
C'est un texte écrit depuis le point de vue du taureau, dans ses derniers instants : l'incompréhension, les costumes de couleur, les coups, et cette danse grotesque montée pour le plaisir d'une foule. Le torero y devient un danseur ridicule ; l'animal, le seul personnage à qui l'on s'attache.
C'est une chanson contre la corrida, et l'une des plus efficaces qui soient, parce qu'elle n'argumente jamais.
9. « Belle-Île-en-Mer, Marie-Galante » - Laurent Voulzy
Deux noms d'îles et une mélodie d'été : on y entend un dépliant de voyage.
Les deux îles ne sont pas décoratives. Belle-Île est bretonne, et Voulzy aime la Bretagne ; Marie-Galante est guadeloupéenne, et c'est là qu'a vécu sa mère, enfant. Le texte parle de solitude, d'isolement, d'un enfant séparé, et d'un café au lait mélangé.
C'est une chanson sur le métissage et sur le fait de n'être tout à fait d'aucun des deux endroits. Écrite avec Alain Souchon, à partir d'une mélodie improvisée en pleine nuit.
10. « Papaoutai » - Stromae
Celle-ci, beaucoup la connaissent - mais on l'oublie en dansant, et elle danse terriblement bien.
Le titre est « Papa, où t'es ? » écrit en un mot. Le père de Stromae, Pierre Rutare, architecte né à Kigali en 1959, était déjà peu présent avant d'être assassiné pendant le génocide des Tutsi en 1994. Stromae avait neuf ans quand il l'a appris.
La chanson ne parle pas seulement de cette absence : elle parle de la peur d'être à son tour un père sans modèle.
11. « L'Aventurier » - Indochine
Refrain de fête depuis 1982, scandé par des gens qui n'ont jamais su de quoi il parlait.
Il parle de Bob Morane, personnage de romans d'aventures créé en 1953 par le Belge Henri Vernes pour les éditions Marabout - un Français de trente-trois ans, polyglotte, spécialiste d'arts martiaux, ancien héros de guerre. Le texte n'est presque qu'une énumération de ses aventures.
Une chanson-hommage à une collection de livres pour la jeunesse, devenue l'un des refrains les plus repris du rock français.
12. « Dernière danse » - Indila
Sortie fin 2013, en tête des classements dans toute l'Europe, et chantée partout comme une chanson de rupture.
Le clip dit autre chose : une jeune femme immigrée confrontée au racisme dans Paris. Indila est d'origines cambodgienne, égyptienne et algérienne, et elle puise dans chacune. La « dernière danse » est celle de quelqu'un qu'on ne veut pas là.
Ce que ça change, au fond
Rien, et tout.
Rien, parce qu'une chanson appartient à qui la chante, et qu'il n'y a aucune honte à hurler le Connemara sans penser à Cromwell. Nous le faisons aussi.
Tout, parce qu'une fois qu'on sait, on ne peut plus ne pas savoir - et que certaines de ces chansons deviennent alors bien meilleures que ce qu'on croyait. C'est même le signe d'une grande chanson : elle fonctionne à deux niveaux, et elle ne vous oblige jamais à descendre au second.
Pour ce qui nous concerne, c'est la raison pour laquelle nous en reprenons plusieurs sur scène. Une chanson qui tient debout quand on en connaît le fond est une chanson qui tiendra aussi quand personne ne l'écoute vraiment.
Nelly et Thomas
Sources : Sardou sur « Les Lacs du Connemara » · Comme d'habitude · Marcia Moretto · Mort de Catherine Ringer · Femme libérée · Le Sud · Hymne à l'amour · Papaoutai · Henri Vernes et Bob Morane