Cinq autrices de chanson française que personne ne cite jamais
Dans ce duo, c'est Nelly qui écrit les textes. C'est sans doute pour ça qu'on a fini par se poser la question : qui a écrit les chansons qu'on reprend ?
La réponse est souvent une femme, et son nom n'apparaît nulle part. Pas dans les hommages, pas dans les émissions, pas dans les conversations. Voici cinq d'entre elles.
1. Marguerite Monnot (1903-1961)
Elle a écrit la musique d'une cinquantaine de chansons pour Édith Piaf. Parmi elles : « L'Hymne à l'amour », « Milord », « Mon légionnaire ».
Enfant prodige - au piano avant trois ans, Liszt, Chopin et Mozart en concert à huit -, formée au Conservatoire de Paris, elle était promise à la musique classique. Elle a choisi la chanson, le cinéma et la comédie musicale. Irma la Douce, qu'elle compose, deviendra l'un des rares succès français à percer à l'international.
Vingt-cinq ans de travail avec Piaf, une centaine de chansons à elles deux. On présente régulièrement leur duo comme le premier duo féminin auteure-compositrice de l'histoire de la chanson française.
Elle meurt en 1961 d'une péritonite, à cinquante-huit ans. Aujourd'hui, quand on chante « L'Hymne à l'amour » à un mariage, on dit « du Piaf ». La musique est d'elle.
2. Vline Buggy
Derrière ce nom se cachaient d'abord deux sœurs : Évelyne et Liliane Konyn, filles de Géo Koger, parolier des vedettes du music-hall d'avant-guerre. À la mort d'Évelyne en 1962, Liliane a continué seule sous le même nom.
Elle a écrit quarante chansons pour Claude François, sur seize ans : « Belles, belles, belles », « Si j'avais un marteau », « Le jouet extraordinaire », « J'y pense et puis j'oublie », « Pauvre petite fille riche ».
Et, pour Johnny Hallyday, « Le Pénitencier ».
Ajoutez Michel Sardou, Michel Fugain, Hugues Aufray, Sheila, Alain Chamfort, Hervé Vilard. Une part considérable de ce que la France a chanté dans les années soixante est sortie de la même plume, et cette plume n'a pas de visage dans la mémoire collective.
3. Michelle Senlis (1933-2020)
Née Michelle Fricault à Montgeron, morte à Paris en 2020 à quatre-vingt-sept ans.
Elle écrit en 1956 « Les Amants d'un jour » - avec Claude Delécluse pour le texte et Marguerite Monnot pour la musique. Piaf la chante. C'est-à-dire que l'une des chansons les plus connues de Piaf a été écrite et composée par trois femmes, et qu'aucune des trois n'est jamais nommée quand on la passe à la radio.
C'est pourtant avec Jean Ferrat que sa carrière fut la plus longue : trente chansons. Elle a aussi écrit pour Juliette Gréco, Hugues Aufray, Fabienne Thibeault, et pour Léo Ferré - « La Belle Amour », en 1959, avec Claude Delécluse encore.
4. Nicole Louvier
Son premier disque paraît en 1953, préfacé par Maurice Chevalier, qui avait remarqué son talent.
Elle est la première chanteuse française à s'accompagner elle-même à la guitare sur scène. En 1953. C'est-à-dire avant que ce geste ne devienne l'image même de l'auteur-compositeur-interprète - et une femme l'a fait la première, sans que cela reste dans l'histoire officielle du genre.
Son répertoire est poétique, symboliste, parfois franchement inquiet : « File la nuit » en 1955, « J'appelle la Terre » en 1962, « La Chanson pour la fin du monde » en 1963. D'autres l'ont reprise - Lucienne Delyle, Jean-Claude Pascal - et ces reprises sont mieux connues que ses versions.
Elle était aussi écrivaine, poétesse, et productrice d'émissions culturelles à la radio.
5. Anne Sylvestre (1934-2020)
Le cas le plus cruel de la liste, parce qu'elle est connue - mais pour la moitié de son œuvre.
Les Fabulettes - dix-huit volumes de chansons pour enfants, vendues par millions, reprises dans les écoles de toute la France - ont fini par masquer le reste. Or le reste, c'est près de quatre cents chansons pour adultes, écrites et composées par elle sur six décennies : « Les gens qui doutent », « Lazare et Cécile », « Une sorcière comme les autres ».
Elle détestait être réduite aux Fabulettes, et on l'y a réduite de son vivant.
À une époque où la plupart des femmes interprétaient encore des textes écrits par des hommes, elle écrivait, composait et interprétait les siens. Elle a fini par créer son propre label pour être sa propre productrice, et par revendiquer le titre de chanteuse féministe.
Pourquoi on ne les cite pas
Trois raisons, et aucune n'est un complot.
La première est structurelle : on retient l'interprète. C'est vrai pour les hommes aussi - combien de gens savent qui a écrit « Le Pénitencier » ? Mais l'interprète, en France, a longtemps été plus souvent un homme, et l'auteur de l'ombre plus souvent une femme.
La deuxième est une affaire de mots. Le mot « autrice » lui-même est sorti de l'usage pendant deux siècles avant d'y revenir. On ne nomme pas bien ce qu'on n'a pas de mot pour dire.
La troisième est la plus bête : les crédits ne se lisent plus. Sur un vinyle, ils étaient sur la pochette, en grand. Sur un écran, ils sont dans un menu que personne n'ouvre.
Ce qu'on peut faire, concrètement
Une chose, et elle prend dix secondes : quand vous aimez une chanson, cherchez qui l'a écrite. C'est dans la fiche de n'importe quelle plateforme. Souvent, ce n'est pas la personne qui chante.
Nous avons pris l'habitude, en concert, de dire le nom de l'auteur quand on reprend une chanson. Ça prend cinq secondes entre deux titres, ça ne fait fuir personne, et c'est le minimum qu'on doive à des gens dont on emprunte le travail.
Si vous voulez commencer quelque part : écoutez « Une sorcière comme les autres ». Une seule fois suffit à comprendre ce qu'on a perdu en rangeant Anne Sylvestre au rayon jeunesse.
Nelly et Thomas
Sources : Marguerite Monnot · Michelle Senlis · Nicole Louvier · Slate - Anne Sylvestre était bien plus qu'une chanteuse pour enfants · Universalis - Anne Sylvestre